INTERVIEW

ENTRETIEN AVEC JEAN HARAMBAT
à l’occasion de la sortie de
EN MEME TEMPS QUE LA JEUNESSE le 25 AOUT 2011


Originaire d’un petit village des Landes où le sport est avant tout un lien social très fort, Jean Harambat a commencé par le basket  puis s’est dirigé naturellement vers le rugby, dans lequel il avait davantage de dispositions. Loin de l’idéaliser ou de lui accorder un crédit romantique et viril d’image d’Epinal, cette discipline a permis à l’auteur de croiser des personnages hauts en couleur, de connaître le monde par une géographie excentrique, et de vivre d’heureux moments de grâce sur le terrain, avec la densité des sensations que l’on a à vingt ans… Avant que tout cela ne disparaisse, en même temps que la jeunesse.

Certaines histoires contenues dans ce livre seront publiées dans le supplément de L’Équipe chaque semaine pendant tout la durée de la coupe du monde de rugby. www.lequipemag.fr

L’ouvrage est un retour sur le passé du rugby, d’une jeunesse, d’une équipe qui change à chaque chapitre. Vous le peignez par saynètes qui ne sont pas dans l’ordre chronologique. On a ainsi l’impression que vous zigzaguez de souvenirs en souvenirs, à moins qu’il y ait un fil conducteur?

Il y a un fil conducteur (et une composition circulaire également), bien que par moments, l’ordre des histoires soit dicté par un désir de variété, dans les lieux, le rythme et le contenu des histoires.

Modestement, je voulais esquisser une sorte de  « Bildungsroman », à travers ce véhicule aventureux que fut pour moi le rugby. J’ai lu récemment « les Grandes Espérances » de Dickens. Il décrit à merveille cette attente immense de la vie que l’on a à vingt ans, et la réalisation par la suite, que cette attente, quelle que soient les illusions perdues –ou non-, c’était déjà quelque chose.

Il y a également une atmosphère qui rappelle le carnet de voyages. Le rugby vous a permis une vaste ouverture sur le monde, très précieuse et très rare pour un jeune homme.

Le rugby était à la fois une passion et un prétexte. Il accompagnait mes voyages ou les guidait quand je décidais d’aller dans un pays pour jouer.

Le rugby s’accompagne toujours d’un brassage social qui me faisait jouer aux côtés de personnages extrêmement divers, au sein d’une même équipe.

J’avais soif en effet du monde et le sport m’offrait le monde entier : les paysages, les êtres, le quotidien, les blagues, les drames.

Daniel Herrero disait dans une interview que « L’une des noblesses ou des beautés de l’aventure ovale consistait en ce mariage assez étrange entre l’âme du jeu et l’âme des peuples. » L’idée qu’il sous-entend est qu’à chaque peuple correspond une manière particulière de voir le rugby, voire un style de jeu différent. Avez-vous remarqué de grands contrastes ?

Le rugby propose en effet des traditions sportives différentes, c’est l’objet du livre de Daniel Herrero, qui constate toutefois que les contrastes s’atténuent, qu’il y a de plus en plus une homogénéité du sport, dans les physiques des joueurs (alors que la grâce du rugby vient de la nécessité de physiques différents : grands, gros, petits…) et dans les pratiques. En raison des médias, de la communication, des enjeux.

Mais les différences persistent, dans l’esprit et la façon de jouer, entre les pays, les régions et même les postes de jeu, évidemment.

À Tucuman, au nord de l’Argentine, les joueurs ont une réputation mondiale de rudesse. Chez moi, à Mont de Marsan, le souvenir des frères Boniface et de leur jeu de mouvement pèse sur l’histoire du club. Au niveau national, le « french flair », cette capacité créatrice du jeu de ligne, est moribond, enterré régulièrement, mais on est toujours heureux de le voir ressuscité, ne serait-ce qu’un instant.

Dans les années 1990, il y avait une tendance lourde : les entraîneurs d’un peu partout voulaient des joueurs grands, costauds, rapides. Quinze troisième-lignes en somme. Puis l’intérêt de maintenir des physiques et capacités complémentaires au sein de l’équipe est reparu, pour le meilleur, il me semble.

Vous dressez des portraits hauts en couleurs des différentes personnes que vous avez pu rencontrer ici ou ailleurs, si bien que vous semblez parfois leur laisser complètement la parole. Quand vous faites dire à  votre entraîneur que « le rugby c’est pour servir le gentleman », on retrouve justement cette galanterie et cette humilité dans la grande place que vous accordez aux autres. En même temps que la jeunesse serait une sorte d’autobiographie collective?

Je ne l’avais pas vu comme ça mais c’est bien trouvé. Je voulais en tout cas raconter un monde du rugby assez éloigné de l’exploit et de la compétition de haut niveau. Un rugby parfois fragile ou hésitant. Un rugby de petites choses.

Je voulais aussi décrire des moments, plus que des personnes, des moments de grâce, sur le terrain ou en dehors, des moments de rien, d’ennui, de satisfaction, d’intensité. Où l’on se sent en vie sans y penser. Des moments légers.

La mise sous les projecteurs de joueurs comme Sébastien Chabal ou Frederick Michalak n’entrave-t-elle pas l’idéal collectif des débuts du rugby?

C’est certain. Le rugby est un sport qui n’aime pas la lumière et celle-ci a tendance à dénaturer le sport.

Mais le rugby a aussi une longue tradition d’ironie et d’autodérision (en tout cas en France et dans le rugby britannique). Je me souviens d’une interview de Fred Michalak, en Australie je crois, après un match. Le journaliste australien, qui fait aussi l’interprète, demande à Michalak en français si celui-ci est satisfait de son match et de son équipe. Michalak lui répond qu’il est trop fatigué : « Débrouille-toi, raconte ce que tu veux » dit-il.

Le journaliste se crispe, se décompose mais essaye de faire bonne figure. Il se tourne vers la caméra et invente une réponse en anglais (tout à fait conventionnelle, une réponse de sportif), sous l’œil hilare de Michalak. C’était très drôle à voir.

Que penser du rugby d’aujourd’hui? Trouvez-vous qu’il conserve ses valeurs avec l’évolution actuelle?

Les enjeux du sport moderne sont effrayants mais le pire n’est jamais sûr. Autrefois, il y avait d’autres menaces : violence, machisme, stupidité, vedettariat de province.

Bien sûr, il y a maintenant quelques misères par-ci par-là car la prostitution n’est jamais loin de l’argent et des projecteurs. Mais le rugby s’en sort plutôt bien pour le moment. Il porte avec lui un second degré de bon aloi, une humanité encore présente.

Je n’ai pas pu voir la finale du championnat de France cette année, mais on m’a raconté l’attitude de Jean-Baptiste Elissalde (qui fut un ouvreur et un demi de mêlée remarquable, aujourd’hui entraîneur des arrières de Toulouse).  Toulouse gagne la finale contre Montpellier, en partie à cause de l’innocence du jeune demi de mêlée de Montpellier, un peu bleu. Elissalde, qui a beaucoup d’intelligence et d’expérience, est allé voir ce joueur adverse, -qui n’est rien pour lui- en fin de match, pour le consoler et lui rappeler qu’une carrière est longue et sinusoïdale.

Cet album de souvenirs est-il bâti sur un fond nostalgique?

Je suis trop jeune pour être nostalgique, me souvenir des exploits passés, en sirotant un cognac au fond d’un club. Encore que dernièrement, je suis allé voir un match de Bayonne avec mes coéquipiers de rugby universitaire (la ligne de trois-quarts autoproclamée en toute modestie « la ligne magique »). Et il faut bien reconnaître que ça faisait réunion d’anciens combattants.

J’ai beaucoup hésité sur la dernière page de la bande dessinée, j’avais d’abord évoqué le fait de chasser les souvenirs et la nostalgie mais j’ai changé d’idée car je trouvais ce goût pour la disparition trop esthétisant, trop affecté, peut-être à cause de mon travail actuel sur Ulysse, l’homme-mémoire.

J’ai préféré décrire le va et vient -bénéfique- de la mémoire et de l’oubli.

Une chose est certaine, on sent au fil des pages une passion encore intacte pour la beauté du sport. En témoignent les grandes cases contemplatives.

Il y a une page de Taniguchi que j’aime beaucoup dans « Quartier lointain » : le héros qui retrouve ses quinze ans et le plaisir de courir. Il y a une joie de l’instant dans le sport.

À cela s’ajoute un dessin vif qui contraste avec les moments de sérénité. Il y a comme une alliance entre violence et poésie dans le style, est-ce comme cela que vous avez voulu définir le rugby? un sport bicéphale entre finesse et  brutalité?

Affrontement et évitement, c’est le cœur du rugby. Le combat et la stratégie, le contact et l’esquive. C’est cela qui rend ce sport si complexe, si humain.

Quant au style, « on fait ce qu’on peut », comme disait Gus Bofa. Je dessine avec une spontanéité impatiente, une technique modeste que j’essaye de compenser par l’énergie, un peu comme quand je jouais au rugby.

Un critique a dit un jour que mon dessin avait du « punch », j’étais heureux de la métaphore sportive.

En parlant de métaphore justement, on constate que la  poésie et la littérature ont une grande importance pour vous, si elles n’étaient pas forcément compatibles avec le rugby sur le terrain, elle  le sont désormais dans la bande dessinée.

Le rugby est un sport plus littéraire que d’autres. Il a droit à quelques belles pages de Mac Orlan ou Giraudoux, qui furent également des joueurs. La tradition littéraire américaine est plus liée au sport que la française, avec la pêche à la ligne par exemple, avec Norman Mc Lean ou Hemingway parmi tant d’autres, ou le base-ball avec Bernard Malamud.

Comment vous êtes-vous dirigé finalement vers la littérature dessinée ?

Le dessin m’a toujours accompagné, mais à vingt ans, je rêvais d’action et d’aventure, de bagarres, de filles, d’amour et d’amitié. Les choses se sont posées peu à peu. C’est ce que ce livre peut suggérer discrètement.

À la façon des auteurs que j’ai mentionnés, j’avais d’abord imaginé une fiction sur le rugby, une fratrie, le monde rural. Je venais par ailleurs de terminer un livre, la coupe du monde de rugby approchait, mais ces raisons d’emploi du temps sont de fausses excuses.  Je voulais surtout décrire ces moments de jeunesse, de mouvements désordonnés. Le texte et le dessin permettent la description de ces moments, comme une estampe, comme un haïku.

Il y a dans le monde de la littérature, et plus spécialement chez Borges, dans L’Autre, lui même, quelque chose que j’ai retrouvé chez vous, l’idée d’everness, ce mot qu’il emploie pour désigner une sorte de présent indéfini où il n’y a ni passé ni futur mais une éternité constante. Il dit que les temps « se confondent, que la chronologie se perdra dans un monde de symboles »…

Le temps est présent dans le livre. J’ai utilisé le temps du récit par excellence : le passé simple, sauf dans le prologue et l’épilogue.

Toutefois il y a une éternité des choses vraies. Borges aimait Héraclite. Bien sûr tout coule, mais la vérité des choses est conservée, quand bien même ces choses sont oubliées de tous. Dans deux cent ans, il sera toujours vrai que nous avons fait cet entretien et il sera toujours vrai qu’en mars 2001, j’ai marqué un essai contre San Carlos.

Les poèmes de Borges ont fait l’objet d’une belle retraduction chez Gallimard par Jacques Ancet. Il y en a un qui décrit cela, je crois. Il s’intitule « Sont les fleuves » :

Nous sommes le vain fleuve tout tracé,

droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé.

Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit.

La mémoire ne trace aucun sillon.

Et cependant quelque chose tient bon.

Et cependant quelque chose gémit.

Propos recueillis par Céline Voisin le 16 juin 2011.

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