29 août
2011

INTERVIEW

ENTRETIEN AVEC JEAN HARAMBAT
à l’occasion de la sortie de
EN MEME TEMPS QUE LA JEUNESSE le 25 AOUT 2011


Originaire d’un petit village des Landes où le sport est avant tout un lien social très fort, Jean Harambat a commencé par le basket  puis s’est dirigé naturellement vers le rugby, dans lequel il avait davantage de dispositions. Loin de l’idéaliser ou de lui accorder un crédit romantique et viril d’image d’Epinal, cette discipline a permis à l’auteur de croiser des personnages hauts en couleur, de connaître le monde par une géographie excentrique, et de vivre d’heureux moments de grâce sur le terrain, avec la densité des sensations que l’on a à vingt ans… Avant que tout cela ne disparaisse, en même temps que la jeunesse.

Certaines histoires contenues dans ce livre seront publiées dans le supplément de L’Équipe chaque semaine pendant tout la durée de la coupe du monde de rugby. www.lequipemag.fr

L’ouvrage est un retour sur le passé du rugby, d’une jeunesse, d’une équipe qui change à chaque chapitre. Vous le peignez par saynètes qui ne sont pas dans l’ordre chronologique. On a ainsi l’impression que vous zigzaguez de souvenirs en souvenirs, à moins qu’il y ait un fil conducteur?

Il y a un fil conducteur (et une composition circulaire également), bien que par moments, l’ordre des histoires soit dicté par un désir de variété, dans les lieux, le rythme et le contenu des histoires.

Modestement, je voulais esquisser une sorte de  « Bildungsroman », à travers ce véhicule aventureux que fut pour moi le rugby. J’ai lu récemment « les Grandes Espérances » de Dickens. Il décrit à merveille cette attente immense de la vie que l’on a à vingt ans, et la réalisation par la suite, que cette attente, quelle que soient les illusions perdues –ou non-, c’était déjà quelque chose.

Il y a également une atmosphère qui rappelle le carnet de voyages. Le rugby vous a permis une vaste ouverture sur le monde, très précieuse et très rare pour un jeune homme.

Le rugby était à la fois une passion et un prétexte. Il accompagnait mes voyages ou les guidait quand je décidais d’aller dans un pays pour jouer.

Le rugby s’accompagne toujours d’un brassage social qui me faisait jouer aux côtés de personnages extrêmement divers, au sein d’une même équipe.

J’avais soif en effet du monde et le sport m’offrait le monde entier : les paysages, les êtres, le quotidien, les blagues, les drames.

Daniel Herrero disait dans une interview que « L’une des noblesses ou des beautés de l’aventure ovale consistait en ce mariage assez étrange entre l’âme du jeu et l’âme des peuples. » L’idée qu’il sous-entend est qu’à chaque peuple correspond une manière particulière de voir le rugby, voire un style de jeu différent. Avez-vous remarqué de grands contrastes ?

Le rugby propose en effet des traditions sportives différentes, c’est l’objet du livre de Daniel Herrero, qui constate toutefois que les contrastes s’atténuent, qu’il y a de plus en plus une homogénéité du sport, dans les physiques des joueurs (alors que la grâce du rugby vient de la nécessité de physiques différents : grands, gros, petits…) et dans les pratiques. En raison des médias, de la communication, des enjeux.

Mais les différences persistent, dans l’esprit et la façon de jouer, entre les pays, les régions et même les postes de jeu, évidemment.

À Tucuman, au nord de l’Argentine, les joueurs ont une réputation mondiale de rudesse. Chez moi, à Mont de Marsan, le souvenir des frères Boniface et de leur jeu de mouvement pèse sur l’histoire du club. Au niveau national, le « french flair », cette capacité créatrice du jeu de ligne, est moribond, enterré régulièrement, mais on est toujours heureux de le voir ressuscité, ne serait-ce qu’un instant.

Dans les années 1990, il y avait une tendance lourde : les entraîneurs d’un peu partout voulaient des joueurs grands, costauds, rapides. Quinze troisième-lignes en somme. Puis l’intérêt de maintenir des physiques et capacités complémentaires au sein de l’équipe est reparu, pour le meilleur, il me semble.

Vous dressez des portraits hauts en couleurs des différentes personnes que vous avez pu rencontrer ici ou ailleurs, si bien que vous semblez parfois leur laisser complètement la parole. Quand vous faites dire à  votre entraîneur que « le rugby c’est pour servir le gentleman », on retrouve justement cette galanterie et cette humilité dans la grande place que vous accordez aux autres. En même temps que la jeunesse serait une sorte d’autobiographie collective?

Je ne l’avais pas vu comme ça mais c’est bien trouvé. Je voulais en tout cas raconter un monde du rugby assez éloigné de l’exploit et de la compétition de haut niveau. Un rugby parfois fragile ou hésitant. Un rugby de petites choses.

Je voulais aussi décrire des moments, plus que des personnes, des moments de grâce, sur le terrain ou en dehors, des moments de rien, d’ennui, de satisfaction, d’intensité. Où l’on se sent en vie sans y penser. Des moments légers.

La mise sous les projecteurs de joueurs comme Sébastien Chabal ou Frederick Michalak n’entrave-t-elle pas l’idéal collectif des débuts du rugby?

C’est certain. Le rugby est un sport qui n’aime pas la lumière et celle-ci a tendance à dénaturer le sport.

Mais le rugby a aussi une longue tradition d’ironie et d’autodérision (en tout cas en France et dans le rugby britannique). Je me souviens d’une interview de Fred Michalak, en Australie je crois, après un match. Le journaliste australien, qui fait aussi l’interprète, demande à Michalak en français si celui-ci est satisfait de son match et de son équipe. Michalak lui répond qu’il est trop fatigué : « Débrouille-toi, raconte ce que tu veux » dit-il.

Le journaliste se crispe, se décompose mais essaye de faire bonne figure. Il se tourne vers la caméra et invente une réponse en anglais (tout à fait conventionnelle, une réponse de sportif), sous l’œil hilare de Michalak. C’était très drôle à voir.

Que penser du rugby d’aujourd’hui? Trouvez-vous qu’il conserve ses valeurs avec l’évolution actuelle?

Les enjeux du sport moderne sont effrayants mais le pire n’est jamais sûr. Autrefois, il y avait d’autres menaces : violence, machisme, stupidité, vedettariat de province.

Bien sûr, il y a maintenant quelques misères par-ci par-là car la prostitution n’est jamais loin de l’argent et des projecteurs. Mais le rugby s’en sort plutôt bien pour le moment. Il porte avec lui un second degré de bon aloi, une humanité encore présente.

Je n’ai pas pu voir la finale du championnat de France cette année, mais on m’a raconté l’attitude de Jean-Baptiste Elissalde (qui fut un ouvreur et un demi de mêlée remarquable, aujourd’hui entraîneur des arrières de Toulouse).  Toulouse gagne la finale contre Montpellier, en partie à cause de l’innocence du jeune demi de mêlée de Montpellier, un peu bleu. Elissalde, qui a beaucoup d’intelligence et d’expérience, est allé voir ce joueur adverse, -qui n’est rien pour lui- en fin de match, pour le consoler et lui rappeler qu’une carrière est longue et sinusoïdale.

Cet album de souvenirs est-il bâti sur un fond nostalgique?

Je suis trop jeune pour être nostalgique, me souvenir des exploits passés, en sirotant un cognac au fond d’un club. Encore que dernièrement, je suis allé voir un match de Bayonne avec mes coéquipiers de rugby universitaire (la ligne de trois-quarts autoproclamée en toute modestie « la ligne magique »). Et il faut bien reconnaître que ça faisait réunion d’anciens combattants.

J’ai beaucoup hésité sur la dernière page de la bande dessinée, j’avais d’abord évoqué le fait de chasser les souvenirs et la nostalgie mais j’ai changé d’idée car je trouvais ce goût pour la disparition trop esthétisant, trop affecté, peut-être à cause de mon travail actuel sur Ulysse, l’homme-mémoire.

J’ai préféré décrire le va et vient -bénéfique- de la mémoire et de l’oubli.

Une chose est certaine, on sent au fil des pages une passion encore intacte pour la beauté du sport. En témoignent les grandes cases contemplatives.

Il y a une page de Taniguchi que j’aime beaucoup dans « Quartier lointain » : le héros qui retrouve ses quinze ans et le plaisir de courir. Il y a une joie de l’instant dans le sport.

À cela s’ajoute un dessin vif qui contraste avec les moments de sérénité. Il y a comme une alliance entre violence et poésie dans le style, est-ce comme cela que vous avez voulu définir le rugby? un sport bicéphale entre finesse et  brutalité?

Affrontement et évitement, c’est le cœur du rugby. Le combat et la stratégie, le contact et l’esquive. C’est cela qui rend ce sport si complexe, si humain.

Quant au style, « on fait ce qu’on peut », comme disait Gus Bofa. Je dessine avec une spontanéité impatiente, une technique modeste que j’essaye de compenser par l’énergie, un peu comme quand je jouais au rugby.

Un critique a dit un jour que mon dessin avait du « punch », j’étais heureux de la métaphore sportive.

En parlant de métaphore justement, on constate que la  poésie et la littérature ont une grande importance pour vous, si elles n’étaient pas forcément compatibles avec le rugby sur le terrain, elle  le sont désormais dans la bande dessinée.

Le rugby est un sport plus littéraire que d’autres. Il a droit à quelques belles pages de Mac Orlan ou Giraudoux, qui furent également des joueurs. La tradition littéraire américaine est plus liée au sport que la française, avec la pêche à la ligne par exemple, avec Norman Mc Lean ou Hemingway parmi tant d’autres, ou le base-ball avec Bernard Malamud.

Comment vous êtes-vous dirigé finalement vers la littérature dessinée ?

Le dessin m’a toujours accompagné, mais à vingt ans, je rêvais d’action et d’aventure, de bagarres, de filles, d’amour et d’amitié. Les choses se sont posées peu à peu. C’est ce que ce livre peut suggérer discrètement.

À la façon des auteurs que j’ai mentionnés, j’avais d’abord imaginé une fiction sur le rugby, une fratrie, le monde rural. Je venais par ailleurs de terminer un livre, la coupe du monde de rugby approchait, mais ces raisons d’emploi du temps sont de fausses excuses.  Je voulais surtout décrire ces moments de jeunesse, de mouvements désordonnés. Le texte et le dessin permettent la description de ces moments, comme une estampe, comme un haïku.

Il y a dans le monde de la littérature, et plus spécialement chez Borges, dans L’Autre, lui même, quelque chose que j’ai retrouvé chez vous, l’idée d’everness, ce mot qu’il emploie pour désigner une sorte de présent indéfini où il n’y a ni passé ni futur mais une éternité constante. Il dit que les temps « se confondent, que la chronologie se perdra dans un monde de symboles »…

Le temps est présent dans le livre. J’ai utilisé le temps du récit par excellence : le passé simple, sauf dans le prologue et l’épilogue.

Toutefois il y a une éternité des choses vraies. Borges aimait Héraclite. Bien sûr tout coule, mais la vérité des choses est conservée, quand bien même ces choses sont oubliées de tous. Dans deux cent ans, il sera toujours vrai que nous avons fait cet entretien et il sera toujours vrai qu’en mars 2001, j’ai marqué un essai contre San Carlos.

Les poèmes de Borges ont fait l’objet d’une belle retraduction chez Gallimard par Jacques Ancet. Il y en a un qui décrit cela, je crois. Il s’intitule « Sont les fleuves » :

Nous sommes le vain fleuve tout tracé,

droit vers sa mer. L’ombre l’a enlacé.

Tout nous a dit adieu et tout s’enfuit.

La mémoire ne trace aucun sillon.

Et cependant quelque chose tient bon.

Et cependant quelque chose gémit.

Propos recueillis par Céline Voisin le 16 juin 2011.

13 mai
2011

INTERVIEW

ENTRETIEN avec CHANTAL MONTELLIER à l’occasion de la sortie de L’INSCRIPTION le 25 août 2011


Caroline, rebaptisée Carol off par certains mauvais esprits, jeune femme artiste indépendante et héroïne de la fiction, vit éloignée des rives de la réalité, jusqu’à ce qu’un coup de fil d’apparence anodine l’y ramène : son ami Paul l’invite à se promener au bois de Vincennes. Sur place, il lui reproche de vivre de l’autre côté du miroir et lui conseille donc de « s’inscrire dans le réel ».

Le personnage de Caro, à mi-chemin entre la fillette de Lewis Carroll et un personnage de Kafka, tente d’appliquer la marche à suivre ; elle contourne, creuse et se cogne à ce réel froid comme une table d’autopsie, rempli de brutalité et de manipulation.


Chantal Montellier, auteure de Odile et les crocodiles, Les Damnés de Nanterre, Tchernobyl mon amour et beaucoup d’autres bandes dessinées, plonge avec L’Inscription dans les méandres du combat entre imagination et pouvoir.

Quelle vision de l’imaginaire féminin as-tu souhaité donner avec cette bande dessinée ?

Il ne s’agit pas de ma vision de « l’imaginaire féminin », ce serait un peu trop prétentieux et trop ambitieux, il s’agit plutôt de mon imaginaire, qui, de fait, est un imaginaire féminin.

L’imaginaire féminin dans le domaine de l’image narrative (cinéma, peinture…) me semble être assez peu présent, peu valorisé. Considérons pour commencer la bande dessinée destinée aux adultes : l’imaginaire des femmes dans ce domaine-là a fait irruption dans les années 70, peut-être grâce aux mouvements féministes (MLF par ex)  et aux multiples luttes syndicales et politiques de l’époque. Sous ces poussées, un journal entièrement destiné à publier des travaux de dessinatrices est né, à savoir la revue Ah nana ! Hélas, sa vie fut courte puisque ce mensuel a été censuré au neuvième numéro, sous prétexte qu’il contenait une dose de pornographie dépassant le supportable. Il n’y avait pas de pornographie dans Ah Nana! mais il s’y racontait des histoires au féminin très singulier où la sexualité (et pas la pornographie) avait sa place, chose nouvelle dans le monde du neuvième art.

Jusqu’à ces années-là, les femmes dessinatrices de BD étaient cantonnées à l’édition jeunesse, leur territoire assigné. Nous avons fait figure de pionnières. Des femmes dessinant exclusivement pour les enfants, comme par exemple Nicole Claveloux, ont pu accéder à la bande dessinée pour adulte. Malheureusement Nicole a dû, à ce moment-là, retourner au secteur jeunesse après la mort d’Ah nana! Ce fut une perte pour la bande dessinée adulte, et ce n’est pas la seule (quid de Cécilia Capuana par exemple?).  Je crois être l’unique rescapée de ce journal d’images au féminin puisqu’à sa mort Métal Hurlant puis (A Suivre…) ont publié mes bandes.

Dans l’Inscription, il y a donc la volonté de dire que l’imaginaire féminin est toujours présent, comme une continuité, comme le prolongement de ce qui s’est fait avant?

Oui. Le combat continue! Avec un sujet comme L’Inscription, l’imaginaire occupe plus d’espace que dans Les Damnés de Nanterre ou Tchernobyl mon amour, sujet d’actualité… Brûlant. Mes sources étaient surtout journalistiques et scientifiques même si l’imaginaire n’était pas absent. Une création, c’est toujours à la fois du réel, de l’imaginaire et du symbolique même s’ils n’occupent jamais la même place. Dans Tchernobyl mon amour il y a beaucoup de réel, du symbolique et moins d’imaginaire alors que pour l’Inscription le dosage est inversé.

Comment s’est créé le besoin ou l’envie de faire cette histoire ?

Le projet est né indépendamment de la bande dessinée. C’était d’abord un projet d’écriture, à une époque où j’étais condamnée à ne faire presque plus que du texte. Au sortir de ma période Dargaud, je me suis retrouvée sans support éditorial, d’autant plus que les supports presse pour lesquels j’avais travaillé dans les années 70-90 avaient pratiquement tous disparus ou étaient passés aux mains de groupes comme Hachette ou Lagardère, perdant leur indépendance. Il ne me restait plus que des ateliers d’écriture, en partie fournis par la Maison des écrivains. J’étais donc dans le texte du matin au soir. Des publications sont sorties de ces ateliers, comme le recueil de textes intitulé « Des clés pour la liberté » fait avec des détenus de la maison d’arrêt de Laval. J’ai également travaillé avec des élèves de l’Ecole de l’image d’Epinal, des gens d’un quartier de Nancy, le Haut du Lièvre etc. Très souvent ces ateliers étaient suivis d’un ouvrage pérennisant l’expérience.

Ces ateliers, en m’obligeant à sortir de ma « tour d’ivoire », me ramenaient dans le monde réel. Pas marrant tous les jours le monde réel! Je pense que j’ai fait une sorte de réaction en le fuyant et en me réfugiant dans un travail d’écriture plus personnel, plus subjectif, en replongeant dans mon imaginaire. Et puis j’ai oublié ce texte. Je venais de finir l’adaptation en bande dessinée du Procès de Kafka pour Actes sud quand je l’ai retrouvé en faisant des rangements. Je me suis aperçue que dans L’Inscription il y avait quelque chose de très kafkaïen dans ce personnage de jeune femme qui ne trouve pas la porte du réel…

Elle subit une forme de procès très kafkaien…

Oui, complètement. Et elle subit aussi une sorte d’ostracisme pour ce qu’elle incarne. Elle ne rentre pas dans le rang. Ne s’aligne pas, reste autonome. Son univers est poétique, quasi exclusivement. Elle pose problème à l’ordre, elle fait désordre parce qu’elle est trop du côté de l’imaginaire et du symbolique et pas assez du côté du réel, notamment du réel social. Elle ne joue pas le jeu social.

Ce qui est d’ailleurs intéressant à ce sujet et ce qui m’a marquée, c’est que lorsque le personnage de Caro fait une tentative pour s’intégrer dans la société, elle se retrouve embauchée pour répondre au téléphone rose. Comment t’est venu cette association entre réel et pornographie ?

Le réel d’aujourd’hui me semble assez pornographique. Il faut lire à ce sujet le livre de Dany-Robert Dufour, La cité perverse. Edifiant.

Lorsque j’ai démarré dans le dessin de presse politique, il était encore réservé aux seuls talents masculins. Ma présence dans ce milieu était incongrue. Je me suis aperçue très vite que j’y étais une espèce d’oiseau rare, de bête à part pour les gens qui me faisaient travailler. Des hommes neuf fois sur dix. Ils s’intéressaient à moi beaucoup plus pour la jeune femme que j’étais que pour ma production elle-même. Donc j’avais très peu de commentaires positifs ou négatifs sur mes dessins. Mon physique semblait les intéresser davantage. Les commentaires sur ma personne, mes jambes, mes yeux, mes formes, fusaient de partout indépendamment des supports pour lesquels je travaillais, y compris dans des journaux dits sérieux. J’ai pris la mesure de l’état de ce réel-là. Je me suis aperçue que j’étais d’abord et surtout un corps. Un sexe avant d’être une dessinatrice.

Ce n’était pas facile pour ces hommes-là de respecter une femme arrivant de nulle part, sans parrainage, protection, autorité derrière elle. Révolution culturelle ou pas, au fond, rien ne changeait! Les rapports de domination et de sexe restaient les mêmes, de Charlie Hebdo à l’Humanité, de Casterman aux Humanos. J’ai été amenée à me battre pour simplement me faire respecter un minimum.

Une bande dessinée comme Odile et les crocodiles était nécessaire pour moi, car finalement je subissais une forme d’agression sexuelle en entrant sur un territoire qui était réservé aux mâles. J’ai découvert à quel point ce n’était pas évident, à quel point c’était dangereux aussi. Mai 68 n’avait strictement rien changé à ce niveau.

Ainsi Caroline qui attend des commentaires sur ses poèmes s’attire surtout des remarques sur son physique et sa poésie passe à l’as. Pour l’inscripteur elle est seulement un corps, joli. Une voix, sensuelle. Donc pour lui, l’inscrire dans le réel se réduit à ça, utiliser ces « qualités »-là. Tout le travail imaginaire est battu en brèche au profit de l’animalité, au profit du corps. Ce n’est pas le talent de l’auteure, c’est son corps qui les intéresse. Ca retombe encore une fois au rapport d’animal à animal. On ne s’intéresse pas à son travail artistique, à son langage.

En parlant de langage, le personnage de Caro parle au début de l’histoire avec un personnage masculin qui lui conseille de s’inscrire dans le réel, c’est en réalité un dialogue entre la femme artiste…

…et le pouvoir. C’est le pouvoir policier qui voudrait que l’on soit un troupeau d’êtres sans imaginaire singulier. Que ce troupeau soit tous les soirs rassemblé devant le même poste, les mêmes films réalisés au profit de la maintenance de l’ « ordre » social dominant. A partir du moment où l’on revendique un droit à un imaginaire autonome, où on met ça en actes de manière visible, rien ne va plus.  Comme disait Francastel: « Dans une société bourgeoise, l’art est bourgeois ». Ça n’a pas changé. Il y en a toujours qui sont autorisés à parler, créer, et d’autres pas. Plus on est dominé, moins on est autorisé à s’exprimer. En 68, il y avait une belle formule:« Tu crois parler, mais en fait tu es parlé… »  Une autre disait de ne pas oublier « d’où tu parles ».  Les dominants peuvent s’exprimer autant qu’ils veulent, mais si une Virginie Despentes prend une caméra, c’est-à-dire une « arme », immédiatement la censure lui tombe dessus au prétexte de pornographie. Parce que ce qu’elle donne à voir de la société dans laquelle on vit est insupportable à ceux qui en profitent. A cet ordre-là, bourgeois, patriarcal, proxénète. 1968 a voulu changer ça mais en fait l’ordre est revenu… « Ordre » qui autorise qu’une femme tombe sous les coups de son compagnon tous les trois jours (rapport récent d’Amnesty International). Les chiffres sont tirés de rapports de police qui n’en rajoutent sûrement pas. Je serais tenter d’appeler ça un gynocide (à bas bruit). Au cours des ateliers d’écriture à la maison d’arrêt de Laval, j’ai travaillé avec des hommes qui avaient tué leurs compagnes. Ils restent relativement peu de temps en maison d’arrêt, sont jugés, mis en prison quelques années et comme généralement ils se tiennent à carreau, ressortent assez vite. Ca ne coûte pas cher de nos jours, de tuer une femme. On peut se demander si le meurtre des femmes ne fonctionne pas comme un instrument de régulation en permettant d’évacuer la violence masculine par le bas, si j’ose dire.

Quand aux polars ils sont souvent un défouloir de la même violence. Les femmes y sont allègrement violées, tuées, massacrées, éventrées, éviscérées… pour une victime masculine on en a mille qui sont des femmes. L’imaginaire du loup est partout, celui de la chèvre nulle part, surtout dans les arts visuels.

Ce sont les hommes qui font les images, les feuilletons télé, les films, les reportages, et c’est très rare qu’il y ait un imaginaire de femme qui s’exprime au même niveau et soit bien diffusé. En bande dessinée, même si les femmes sont plus nombreuses aujourd’hui, elles me semblent cantonnées dans l’intime…

Nous avons crée un prix il y a quelques années, le prix Artemisia pour avoir un peu plus accès à la production bd féminine et voir comment les choses évoluaient. Pour quelques livres originaux comme L’île au poulailler de Laureline Mattiussi, une histoire de femme-pirate dessinée avec talent et énergie, on reçoit beaucoup d’albums sur des sujets intimistes, domestiques, notamment  les rapports mère-fille.  Dans les années 70-80 on parlait de la société, des rapports de genre, de domination, des femmes au travail, d’exploitation… Le regard des dessinatrices était souvent très critique. Les problématiques étaient plus larges que « mon copain et moi », « mon chat et moi », « mon nombril et moi ». Le troupeau des femmes est à nouveau poussé vers la sphère privée. On est toujours dans le tableau de Manet, Le Déjeuner sur l’herbe, une femme nue entre deux hommes habillés, cravatés, chapeautés. Le 19ème siècle est toujours là. Mais les photos dénudées de notre première dame-top modèle nous y renvoient aussi. L’imaginaire du loup, vous dis-je!

Il y a aussi cela dans l’Inscription, deux figures masculines, qui la prennent en tenaille en quelque sorte, l’une qui la pousse vers l’inscripteur et l’inscripteur lui-même. Est-ce que tu as voulu en rendre un plus retors que l’autre ? Plus dangereux que l’autre ?

Il y en a un qui est un faux-ami. Il y a d’un côté le pouvoir des psy et de l’autre le pouvoir des flics. Caro est entre ces deux pouvoirs sauf que le psy, parce que c’est un intello, parce qu’il veut avoir l’air d’un homme de progrès et de culture, porte un masque. Mais au final il pose le même regard sur elle: un regard de prédateur. Ce sont les deux faces de la même médaille, mais il y a une face plus visible que l’autre. Plus sympathique que l’autre en apparence. Les deux  travaillent pour le même ordre. Les deux sont castrateurs, ils sont là pour couper ce qui dépasse. Mais Caro se défend. Elle n’est pas aussi faible et désarmée qu’on pourrait croire. Elle joue avec ces deux loups en faisant la chèvre alors qu’elle est tout autre chose. Elle défend son imaginaire, sa créativité, bec et ongle.

Stéphane Hessel, dont on parle beaucoup en ce moment, a écrit en exergue de son pamphlet Indignez-vous,  « Créer c’est résister, résister c’est créer ». Nous vivons dans une société où cette résistance-là devient un enjeu vital il me semble.

On a pu pendant quelques années (70-85) s’exprimer assez librement. Les espaces de créations autonomes n’étaient pas rares. J’ai l’impression qu’il y a eu un coup d’arrêt à un moment donné, vers 96. Nos maîtres ont dit: « ça suffit! ».  Il n’y a pas nécessairement mort d’hommes -quoique- mais il y a un resserrement et une “normalisation”. Une “chasse” aux imaginaires rétifs et indépendants.

Ça me fait penser au personnage de la petite Alice qui est sans cesse chassée d’un endroit à un autre dans son rêve. Qui ne trouve pas sa place. Quelle est ta lecture de Alice au pays des merveilles et son rapport avec L’inscription ?

Certains me disent que je ne suis pas dans la norme. Une chose est sure, je ne me suis pas trop alignée contrairement à beaucoup d’auteurs BD. Mais ce milieu n’est pas mon lieu de socialisation privilégié. Ma vie sociale, amicale, est ailleurs. Tout ce que je transporte avec moi d’expériences (politiques, artistiques, humaines…) trouve difficilement sa place dans ce milieu-là. Il y a des gens qui m’intègrent cependant,des éditeurs comme Michel Parfenov, Thomas Gabison, Thierry Groensteen ; José-Louis Boquet, Jean-Luc Fromental… Actes sud est un des lieux importants de résistance culturelles. Et j’ai un public fidèle, notamment des femmes de ma génération qui essaient quand même de continuer le combat bien que les choses aient reculé. On est nombreux à vivre la domination, a être marginalisé, ostracisé. A ne pas trouver une vraie place. Une majorité?

C’est pourquoi on parlait autant de normalité tout à l’heure…

Oui, on nous impose une norme, celle de consommateur précarisé endetté et soumis d’un côté, de bobos bling-blingisés de l’autre. Les uns parlent chômage et antidépresseurs. Les autres immobilier et partie fine… c’est ça la norme ? Et bien c’est dommage pour la norme. Les gens souffrent, ne votent plus et quand ils votent, c’est pour le Front National. C’est ça la norme ? Bon et bien je vous la laisse, je ne suis pas dans la norme et je pense que je vais continuer un moment à ne pas y être.

Je ne suis pas une bobo je ne suis pas une bling-bling, je me fiche d’être propriétaire, par contre: pas touche à mon imaginaire! Si défendre son imaginaire, son autonomie, c’est être anormale alors oui je suis anormale, c’est sûr.

Quant à Alice, comment ne pas l’aimer? Bien sûr, j’aime l’histoire mais j’aime aussi beaucoup les dessins de John Tenniel, je les trouve absolument délicieux. Alice bascule dans un univers qui n’est plus que du symbolique et de l’imaginaire, comme Caro.

On peut penser en voyant certaines de tes images à un travail de surréaliste à la Dali…

J’ai beaucoup aimé les surréalistes et les aime toujours même s’ils sont au purgatoire, si ce n’est en enfer. Le pouvoir a peur de l’imaginaire. Les œuvres des surréalistes ont été pour moi libératrices. Et le sont encore. J’ai toujours aimé le fantastique, l’étrange, l’onirique… Edgar Poe, Odilon Redon…  les peintres symbolistes… Huysmans, Baudelaire. Le réel dans lequel j’étais plongée enfant était plutôt invivable, donc il me fallait y échapper par la lecture, la contemplation d’images nourricières. Beaucoup de choses que l’on proposait aux enfants à cette époque-là me semblaient niaises. J’étais plongée dans un enfer avec une mère malade et suicidaire qui me mettait sans cesse face à la souffrance et à la mort au lieu de m’en protéger. Je parle de la vraie mort, pas celle d’Halloween. Il me fallait des récits qui soient à la hauteur de ce que je vivais.

Pour ce qui est de Dali, son univers me faisait rêver. Je trouve ses oeuvres sublimes d’habileté… les matières sont somptueuses. A la fin de sa carrière il peignait des crucifixions avec une dimension surréalisante. Le dessin était d’une absolue précision, il n’y avait pas une faute anatomique alors que c’était des contre-plongées ou des angles extrêmement complexes. Donc immense peintre malgré le côté clown.

Je l’ai retrouvé quand j’ai fait le travail sur Tchernobyl. Les descriptions de la végétation devenue à la fois fluorescente et molle, avec des couleurs excessives, bizarres… comme dans certains de ses tableaux, (les montres molles par exemple). Je me suis dit que Dali (comme le cinéaste russe Tarkovski avec son film Stalker) avait anticipé Tchernobyl! Tout ça est surréaliste. Tchernobyl et Fukushima vont rendre la vie surréaliste!

C’est justement ce qui plaît aussi dans tes albums, c’est qu’on sent qu’il reste une trace du surréalisme…

Parce que le surréalisme interroge notre rapport à l’inconscient, à l’imaginaire, au symbolique, tout ce que les intégristes du rationalisme le plus dur (comme les sciences du même nom)  sont en train de ratiboiser… Avec le secours de gens comme Michel Onfray qui brûle Sigmund Freud. Onfray n’est pas un imbécile ni un inculte, ce qu’il écrit ou dit est très argumenté, mais n’y a t-il pas d’autres urgences que de brûler Freud, aussi critiquable soit-il?

Je crois que les gens qui nous gardent ont peur de ça, ont peur de l’imaginaire, ont peur de l’inconscient et ils ont raison d’avoir peur, je pense. C’est une arme, une bombe à retardement. Je suis une militante de l’imaginaire parce que sans lui, je crois qu’on ne serait vraiment plus que des machines à calculer, à fabriquer de la plus-value, du consensus, de la domination. Alors que la liberté et l’originalité sont là, dans l’imaginaire. Notre mer profonde.

Pasolini disait:

La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes aux autres.

Et aussi:

Je suis descendu aux enfers, j’y ai vu des choses différentes, et en grand nombre. Je ne dis pas que vous devez me croire.

Je dis que vous devez constamment changer de sujet pour éviter d’affronter ces vérités.

(Il s’adressait aux  intellectuels  patentés).

Propos recueillis par Céline Voisin le 5 mai 2011.

10 mai
2011

L’avis de Télérama et du9 sur Les Terres creusées

« La verve subjuguante de ce théâtre de l’absurde tient à ce qui affleure sous un dialogue millimétré, trivial et distancié à la fois : une allégorie sur la relation maître-esclave, mais comme allégée de tout discours préformaté. »

Jean-Claude Loiseau

Télérama n°3196

« Plonger dans ce qui nous habite et que l’on habite. Retourner à celle dont les livres sacrés disent que nous en sommes issus. Aller vers sa tiédeur dans une trajectoire asymptotique ébauchée (entamer dans la glaise) qui nous rapprocherait de son noyau, de cette perle en fusion qui fait centre et nous relativise, nous garantissant d’un voyage impossible et/ou sans retour vers cette origine du monde. »

Chroniqué par Jessie Bi

du9, mars 2011

3 mai
2011

NOUVEAUTÉ JANVIER

LES TERRES CREUSEES de Nicolas Roudier

« Au grenier, l’expérience du jour peut toujours effacer les peurs de la nuit. A la cave les ténèbres demeurent jour et nuit. Même avec le bougeoir à la main, l’homme à la cave voit danser les ombres sur la noire muraille (…) Dans notre civilisation qui met la même lumière partout, qui met l’électricité à la cave, on ne va plus à la cave un bougeoir à la main. L’inconscient ne se civilise pas, il prend le bougeoir pour descendre au caveau. »

Gaston Bachelard

Dans tout ce qui sera là, devant eux à portée de leurs mains, chacun à leur manière, ils creuseront. C’est le sort de Lecreux, Général et Mademoiselle – les trois protagonistes de ce théâtre de l’absurde. Creuser inlassablement.

Album 16,5 x 22,5 cm
54 pages – quadri
15 euros
ISBN 978-2-7427-9561-1
27 oct
2010

NOUVEAUTÉ NOVEMBRE

DE L’UTILITÉ DES DONUTS de Mark Alan Stamaty


Livre culte américain pour enfant des années 1970

INÉDIT EN FRANCE

« Alors qu’ils dévalaient les rues, il dépassèrent une vieille femme triste assise sur le seuil d’une maison. »A quoi bon des donuts ? cria-t-elle. C’est vrai, à quoi bon des donuts quand on a de l’amour ? »

21 oct
2010

Telerama aime Intérieur

« On ne sait pas trop où l’on est, bien que cette cité HLM dans l’Italie des années 1980 soit précisément décrite. Chaque appartement, chaque intérieur l’est tout autant. Chaque personnage, de même, est exactement silhouetté. Mais flotte un mystère. Celui qui s’attache aux existences ordinaires, opaques à force de banalité… »

Jean-Claude Loiseau

Telerama n° 3171 – 23 octobre 2010

13 oct
2010

Nicolaï Maslov en dédicace

C’était samedi 2 octobre à la librairie La BD à Lyon.

Merci à la librairie La BD pour les photos!
13 oct
2010

Exposition à la galerie Martel

L’exposition de Gabriella Giandelli est visible à la galerie Martel jusqu’au 6 novembre

© Kramsky
26 août
2010

NOUVEAUTÉ OCTOBRE

INTERIEUR de Gabriella Giandelli


Conte moderne, où un fantomatique lapin blanc anthropomorphe erre d’appartement en appartement, examinant les rêves, les regrets et les espoirs des habitants d’une cité sans soleil.

L’auteur nous introduit dans l’intimité aigre-douce d’un immeuble de banlieue. À la fois conte fantastique et mythologie urbaine, Intérieur nous fait pénétrer dans la vie des habitants, qui se croisent dans les escaliers mais s’enferment dans leur monde derrière les cloisons des appartements. Un grand lapin blanc les suit, traversant les murs, observant leur vie, écoutant leurs peines. Invisible gardien de leurs secrets, il descend faire son rapport à la cave. Là, dans l’obscurité, vit le Grand Sombre. Il est le lien entre tous les habitants de l’immeuble. Il se nourrit de leurs songes.
Gabriella Giandelli décrit la fragilité des liens sociaux et met en scène la mélancolie de la vie de banlieue à la veille de Noël. Elle dissèque avec tendresse la structure même de cette communauté, emplie de silence, de drames et bien sûr de rêves. Son écriture arrive à dévoiler au lecteur l’intimité des personnages dans ses plus infimes nuances, à nous faire partager leurs peurs existentielles et leurs angoisses quotidiennes. Elle utilise le crayon de couleur pour dessiner avec précision et douceur cet univers en demi-teinte et nous faire voyager à travers les étages de l’immeuble et les rêves de ses habitants, à la suite du lapin blanc.

Préface de Dominique A
Traduit de l’italien par Charlotte Lataillade
Album 19,5 x 26 cm
144 pages – quadri
23 euros
ISBN 978-2-7427-9317-4
23 juil
2010

Exposition Gabriella Giandelli

1er octobre – 6 novembre 2010
à la Galerie Martel

17, rue Martel, 75010 Paris

14h30-19h du mardi au samedi

www.galeriemartel.com

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